tait d'abord , et
finissait
par las-
ser en e?
ser en e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
taient aussi
tre`s-propres a` de? velopper en France la sagacite? , la mesure et la convenance de l'espritde socie? te? . Les rangs n'y e? taient point mar-
que? s d'une manie`re positive, et les pre? tentions s'agitaient sans
cesse dans l'espace incertain que chacun pouvait tour a` tour ou
conque? rir ou perdre. Les droits du tiers-e? tat, des parlements,
dela noblesse, la puissance me^me du roi, rien n'e? tait de? ter-
mine? d'une fac? on invariable; tout se passait, pour ainsi dire,
en adresse de conversation : on esquivait les difficulte? s les plus
graves par les nuances de? licates des paroles et des manie`res, et
l'on arrivait rarement a` se heurter ou a` se ce? der, tant on e? vitait
avec soin l'un et l'autre! Les grandes familles avaient aussi
entre elles des pre? tentions jamais de? clare? es et toujours sous eu-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L ESFI1IT DE COINVERSATION. 59
tendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanite? que des
rangs marque? s n'auraient pu le faire. Il fallait e? tudier tout ce dont se composait l'existence d'un homme ou d'une femme, pour
savoir le genre d'e? gards qu'on leur devait; l'arbitraire , sous
toutes les formes, a toujours e? te? dans les habitudes, les moeurs
et les lois de la France: de la` vient que les Franc? ais ont eu, si
l'on peut s'exprimer ainsi, une si grande pe? danterie de frivolite? ;
les bases principales n'e? tant point affermies, on voulait donner
de la consistance aux moindres de? tails. En Angleterre, on permet l'originalite? aux individus, tant la masse est bien re? gle? e!
En France, il semble que l'esprit d'imitation soit comme un lien
social, et que tout serait en de? sordre si ce lien ne supple? ait pas
a` l'instabilite? des institutions.
En Allemagne, chacun est a` son rang, a` sa place, comme a`
son poste, et l'on n'a pas besoin de tournures habiles, depa-
renthe`ses, de demi-mots, pour exprimer les avantages de nais-
sance ou de titre que l'on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c'est la cour; en France, c'e? taient
tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d'e? galite? avec elle,
et tous pouvaient l'espe? rer, et tous aussi pouvaient craindre de
n'y jamais parvenir. Il en re? sultait que chacun voulait avoir les
manie`res de cette socie? te? -la`. En Allemagne, un diplo^me vous y
f;<<sait entrer; en France, une faute de gou^t vous en faisait sor-
tir; et l'on e? tait encore plus empresse? de ressembler aux gens du
inonde, que de se distinguer dans ce monde me^me par sa valeur
personnelle.
Une puissance aristocratique, le bon ton et l'e? le? gance, l'em-
portait sur l'e? nergie, la profondeur, la sensibilite? , l'esprit me^me.
Elle disait a` l'e? nergie:-- Vous mettez trop d'inte? re^t aux per-
sonnes et aux choses; -- a` la profondeur: -- Vous me prenez
trop de temps; --a` la sensibilite? : -- Vous e^tes trop exclusive;
--a` l'esprit enfin : -- Vous e^tes une distinction tropindividuelle.
-- Il fallaitdes avantages qui tinssent plus aux manie`res qu'aux
ide? es, et il importait de reconnai^tre dans un homme , pluto^t la
classe dont il e? tait, que le me? rite qu'il posse? dait. Cette espe`ce
d'e? galite? dans l'ine? galite? est tre`s-favorable aux gens me? diocres,
car elle doit ne? cessairement de? truire toute originalite? dans la
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 60 DE L ESPRIT DE CON VERSATION.
facon do voir et de s'exprimer. Le mode`le choisi est noble,
agre? able et de bon gou^t, mais il est le me^me pour tous. C'est un
point de re? union que ce mode`le; chacun, en s'y conformant, se
croit plus en socie? te? avec ses semblables. lin Francais s'en-
nuierait d'e^tre seul de son avis comme d'e^tre seul dans sa
chambre.
On aurait tort d'accuser les Franc? ais de flatter la puissance
par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont
ou` tout le monde va, disgra^ce ou cre? dit, n'importe: si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien su^rs qu'elle y
viendra re? ellement. On a fait la re? volution de France, en 1789,
en envoyant un courrier qui, d'un village a` l'autre, criait : Ar-
mez-vous, car le village voisin s'est arme? ; et tout le monde se
trouva leve? contre tout le monde, ou pluto^t contre personne. Si l'on re? pandait le bruit que telle manie`re de voir est univer-
sellement rec? ue, l'on obtiendrait l'unanimite? , malgre? le senti-
jnent intime de chacun; l'on se garderait alors, pour ainsi dire,
le secret de la come? die, car chacun avouerait se? pare? ment que
tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu des de? pute? s
donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seule-
ment parce qu'ils croyaient la majorite? dans un sens diffe? rent
du leur , et qu'ils ne voulaient pas, disaient-ils, perdre leur
voix.
C'est par ce besoin social de penser comme tout le monde ,
qu'on a pu s'expliquer, pendant la re? volution, le contraste du
courage a` la guerre et de la pusillanimite? dans la carrie`re civile.
Il n'y a qu'une manie`re de voir sur le courage militaire; mais
l'opinion publique peut e^tre e? gare? e relativement a` la conduite
qu'on doit suivre dans les affaires politiques. Le bla^me de ceux
qui vous entourent, la solitude, l'abandon, vous menacent, si
vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu'il n'y a dans
les arme? es que l'alternative de la mort et du succe`s, situation
charmante pour des Franc? ais, qui ne craignent point l'une et ai-
ment passionne? ment l'autre. Mettez la mode, c'est-a`-dire les
applaudissements, du co^te? du danger, et vous verrez les Fran-
cais lebraver sous toutes ses formes; l'esprit de sociabilite? existe
en France depuis le premier rang jusqu'au dernier: il faut s'en-
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? DE L'ESPRIT DE CONVERSATION. ci
tendre approuver par ce qui nous environne; on ne veut s'ex-
poser, a` aucun prix, au bla^me ou au ridicule, car dans un pays
ou` causer a tant d'influence, le bruitdes paroles couvre souvent
la voix dela conscience.
On connai^t l'histoire de cet homme qui commenc? a par louer
avec transport une actrice qu'il venait d'entendre; il aperc? ut un
sourire sur les le`vres des assistants , il modifia son e? loge; l'opi-
nia^tre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit
par lui faire dire: Ma foi! la pauvre diablesse a fait ce mielle
a pu. Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse
en France; dans un temps il convient d'e^tre religieux, dans un
autre de ne l'e^tre pas; dans un temps d'aimer sa femme, dans
l'aulre de ne pas parai^tre avec elle. Il a existe? me^me des moments
ou` l'on eu^t craint de passer pour niais si l'on avait montre? de
l'humanite? , et cette terreur du ridicule qui, dans les premie`res
classes, ne se manifeste d'ordinaire que parla vanite? , s'est tra-
duite en fe? rocite? dans les dernie`res.
Quel mal cet esprit d'imitation ne ferait-il pas parmi les Al-
lemands! Leur supe? riorite? consiste dans l'inde? pendance de l'es-
prit, dans l'amour de la retraite, dans l'originalite? individuelle.
Les Franc? ais ne sont tout-puissants qu'en masse, et leurs hom-
mes de ge? nie eux-me^mes prennent toujours leur point d'appui
dans les opinions rec? ues, quand ils veulent s'e? lancer au dela`.
Enfin, l'impatience du caracte`re franc? ais, si piquante en conver-
sation , o^terait aux Allemands le charme principal de leur ima-
gination naturelle, cette re^verie calme, cette vue profonde, qui
s'aide du temps et de la perse? ve? rance pour tout de? couvrir.
Ces qualite? s sont presque incompatibles avec la vivacite? d'es-
prit; et cependant cette vivacite? est surtout ce qui rend aimable
en conversation. Lorsqu'une discussion s'appesantit, lorsqu'un
conte s'allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, sem-
blable a` celle qu'on e? prouve quand un musicien ralentit trop
la mesure d'un air. On peut e^tre fatigant, ne? anmoins, a` force
de vivacite? , comme on l'est par trop de lenteur. J'ai connu un
homme de beaucoup d'esprit, mais tellement impatient, qu'il
donnait a` tous ceux qui causaient avec lui l'inquie? tude que doi-
vent e? prouver les gens prolixes , quand ils s'aperc? oivent qu'ils
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? 62 DE L'ESPRIT DE CONVERSATION.
fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu'on lui
parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu'elles
ne se prolongeassent; il inquie?
tait d'abord , et finissait par las-
ser en e? tourdissant: car quelque vite qu'on aille en fait de con-
versation, quand il n'y a plus moyen de retrancher que sur le
ne? cessaire, les pense? es et les sentiments oppressent, faute d'es-
pace pour les exprimer.
Toutes les manie`res d'abre? ger le temps ne l'e? pargnent pas, et l'on peut mettre des longueurs dans une seule phrase, si l'on y
laisse du vide; le talent de re? diger sa pense? e brillamment et ra-
pidement est ce qui re? ussit le plus en socie? te? ; on n'a pas le temps
d'y rien attendre. Nulle re? flexion, nulle complaisance ne peut
faire qu'on s'y amuse de ce qui n'amuse pas. Il faut exercer la`
l'esprit de conque^te et le despotisme du succe`s : car le fond et le
but e? tant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par
la purete? des motifs, et la bonne intention n'est de rien en fait
d'esprit.
Le talent de conter, l'un des grands charmes de la conversa-
tion, est tre`s-rare en Allemagne ; les auditeurs y sont trop com-
plaisants , ils ne s'ennuient pas assez vite , et les conteurs, se
fiant a` la patience des auditeurs, s'e? tablissent trop a` leur aise
dans les re? cits. En France, celui qui parle est un usurpateur ,
qui se sententoure? de rivaux jaloux, et veut se maintenir a` force
de succe`s; en Allemagne, c'est un possesseur le? gitime, qui peut
user paisiblement de ses droits reconnus. Les Allemands re? ussissent mieux dans les contes poe? tiques
que dans les contes e? pigrammatiques: quand il faut parler a`
l'imagination, les de? tails peuvent plaire, ils rendent le tableau
plus vrai: mais quand il s'agit de rapporter un bon mot, on
ne saurait trop abre? ger les pre? ambules. La plaisanterie alle? ge
pour un moment le poids de la vie: vousaimez a` voir un homme,
votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et biento^t, anime? par lui, vous le soulevez a` votre tour; mais
quand vous sentez de l'effort ou de la langueur dans ce qui de-
vrait e^tre un amusement, vous en e^tes plus fatigue? que du se? rieux
me^me, dont les re? sultats au moins vous inte? ressent.
La bonne foi du caracte`re allemand est aussi peut-e^tre un
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? DE L'ESPRIT DE COSVEHSATIO:*. 63
obstacle a` l'art de conter; les Allemands ont pluto^t la gaiete? du
caracte`re que celle de l'esprit; ils sont gais comme ils sout hon-
ne^tes , pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient
de ce qu'ils disent, longtemps avant me^me d'avoir songe? a` en
faire rire les autres.
Rien ne saurait e? galer, au contraire, le charme d'un re? cit fait
par un Franc? ais spirituel et de bon gou^t. Il pre? voit tout, il me? -
nage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter
l'inte? re^t. Sa physionomie, moins prononce? e que celle des Ita-
liens, indique la gaiete? , sans rien faire perdre a` la dignite? du
maintien et des manie`res; il s'arre^te quand il le faut, et jamais
il n'e? puise me^me l'amusement; il s'anime, et ne? anmoins il tient
toujours en main les re^nes de son esprit, pour le conduire su^re-
ment et rapidement; biento^t aussi les auditeurs se me^lent de
l'entretien , il fait valoir alors a` son tour ceux qui viennent de
l'applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse
sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et
pour un moment du moins l'on se plai^t, et l'on jouit les uns des
autres, comme si tout e? tait concorde, union et sympathie dans
le monde.
Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports
essentiels, de quelques-uns des avantages de l'esprit social en
France: ilsdevraient apprendre des Franc? ais a` se montrer moins
irritables dans les petites circonstances , afm de re? server toute
leur force pour les grandes; ils devraient apprendre des Fran-
c? ais a` ne pas confondre l'opinia^trete? avec l'e? nergie, la rudesse
avec la fermete? ; ils devraient aussi, lorsqu'ils sont capables du
de? vouement entier de leur vie, ne pas la rattraper en de? tail par
une sorte de personnalite? minutieuse, que ne se permettrait
pas le ve? ritable e? goi? sme; enfin, ils devraient puiser dans l'art
me^me de la conversation l'habitude de re? pandre dans leurs li-
vres cette clarte? qui les mettrait a` la porte? e du plus grand nombre,
ce talent d'abre? ger, invente? par les peuples qui s'amusent, bien
pluto^t que par ceux qui s'occupent, et ce respect pour de cer-
taines convenances, qui ne porte pas a` sacrifier la nature, mais
a` me? nager l'imagination. Ils perfectionneraient leur manie`re
d'e? criro par quelques-unes des observations que le talent de
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? 6>> DE LA LANGUE ALLEMANDE.
parler fait nai^tre: mais ils auraient tort de pre? tendre a` ce talent
tel que les Franc? ais le posse`dent.
Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait
utile a` l'Allemagne, pour rassembler les moyens d'e? tude, aug-
menter les ressources des arts, exciter l'e? mulation; mais si
cette capitale de? veloppait chez les Allemands le gou^t des plai-
sirs de la socie? te? dans toute leur e? le? gance, ils y perdraient la
bonne foi scrupuleuse, le travail solitaire, l'inde? pendance auda-
cieuse qui les distinguent, dans la carrie`re litte? raire et philo-
sophique; enfin, ils changeraient leurs habitudes de recueille-
ment contre un mouvement exte? rieur dont ils n'acquerraient
jamais la gra^ce et la dexte? rite? .
CHAPITRE XII.
Dela langue allemande, dans ses rapports avec l'esprit de conversation.
En e? tudiant l'esprit et le caracte`re d'une langue, on apprend
l'histoire philosophique des opinions, des moeurs et des habitu-
des nationales ; et les modifications que subit le langage doivent
jeter de grandes lumie`res sur la marche de la pense? e; mais une
telle analyse serait ne? cessairement tre`s-me? taphysique, etdemau-
derait une foule de connaissances qui nous manquent presque
toujours dans les langues e? trange`res, et souvent me^me dans la
no^tre. Il faut donc s'en tenir a` l'impression ge? ne? rale que produit
l'idiome d'une nation dans son e? tat actuel. Le franc? ais, ayant
e? te? parle? plus qu'aucun autre dialecte europe? en, est a` la fois poli
par l'usage et ace? re? pour le but. Aucune langue n'est plus claire
et plus rapide, n'indique plus le? ge`rement et n'explique plus
nettement ce qu'on veut dire. L'allemand se pre^te beaucoup
moins a` la pre? cision et a` la rapidite? de la conversation. Par la
nature me^me de sa construction grammaticale, le sens n'est or-
dinairement compris qu'a` la fin de la phrase. Ainsi, le plaisir
d'interrompre, qui rend la discussion si anime? e eu France , et
force a` dire si vite ce qu'il importe de faire entendre, ce plaisir
ne peut exister en Allemagne ; car les commencements de phrase
ne signifient rien sans la fin ; il faut laisser a` chacun tout l'es-
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? DE LA LANGUE ALLEMANDE. 6&
liacequ'il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond
des choses, c'est aussi plus civil, mais moins piquant.
La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancee
i|ue la politesse franc? aise; il y a plus d'e? gards pour le rang et
plus de pre? cautions en tout. En France, on flatte plus qu'on ne
me? nage, et, comme on a l'art de tout indiquer, on approche
beaucoup plus volontiers des sujets les plus de? licats. L'allemand
est une langue tre`s-brillante en poe? sie, tre`s-abondante en me? ta-
physique, mais tre`s-positive en conversation. La langue fran-
c? aise, au contraire, n'est vraiment riche que dans les tournures
qui expriment les rapports les plus de? lie? s de la socie? te? . Elle est
pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient a` l'imagination et
a` la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire de la
peine qu'ils n'ont envie de plaire. De la` vient qu'ils ont soumis
autant qu'ils ont pu la politesse a` des re`gles; et leur langue, si
hardie dans les livres, est singulie`rement asservie en conversa-
tion, par toutes les formules dont elle est surcharge? e.
Je me rappelle d'avoir assiste? , en Saxe, a` une lec? on de me? ta-
physique d'un philosophe ce? le`bre qui citait toujours le baron de
Leibnitz, et jamais l'entrai^nement du discours ne pouvait l'en-
gager a` supprimer ce titre de baron, qui n'allait gue`re avec le
nom d'un grand homme mort depuis pre`s d'un sie`cle.
L'allemand convient mieux a`la poe? sie qu'a`la prose, et a` la prose
e? crite qu'a` la prose parle? e; c'est un instrument qui sert tre`s-bien
quandon veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glis-
seravecl'allemand, comme avec le franc? ais,sur les divers sujets
qui se pre? sentent. Si l'on voulait faire aller les mots allemands du
train de la conversation franc? aise, on leur o^terait toute gra^ce et
toute dignite? . Le me? rite des Allemands, c'est de bien remplir le
temps; le talent des Franc? ais, c'est de le faire oublier.
Quoique le sens des pe? riodes allemandes ne s'explique sou-
vent qu'a` la fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par l'expression la plus piquante; et c'est cependant un des grands moyens de faire effet en conversation. "
L'on entend rarement parmi les Allemands ce qu'on appelle des
lions mots: ce sont les pense? es me^mes, et non l'e? clatqu'on Icuc? .
donne, qu'il faut admirer.
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? 66 DE LA LA\GLE ALLEMANDE.
Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l'ex-
pression brillante, et prennent pluto^t l'expression abstraite,
parce qu'elle est plus scrupuleuse, et s'approche davantage de
l'essence me^me du vrai; mais la conversation ne doit donner
aucune peine, ni pour comprendre ni pour parler. De`s que l'en
tretien ue porte pas sur les inte?
tre`s-propres a` de? velopper en France la sagacite? , la mesure et la convenance de l'espritde socie? te? . Les rangs n'y e? taient point mar-
que? s d'une manie`re positive, et les pre? tentions s'agitaient sans
cesse dans l'espace incertain que chacun pouvait tour a` tour ou
conque? rir ou perdre. Les droits du tiers-e? tat, des parlements,
dela noblesse, la puissance me^me du roi, rien n'e? tait de? ter-
mine? d'une fac? on invariable; tout se passait, pour ainsi dire,
en adresse de conversation : on esquivait les difficulte? s les plus
graves par les nuances de? licates des paroles et des manie`res, et
l'on arrivait rarement a` se heurter ou a` se ce? der, tant on e? vitait
avec soin l'un et l'autre! Les grandes familles avaient aussi
entre elles des pre? tentions jamais de? clare? es et toujours sous eu-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L ESFI1IT DE COINVERSATION. 59
tendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanite? que des
rangs marque? s n'auraient pu le faire. Il fallait e? tudier tout ce dont se composait l'existence d'un homme ou d'une femme, pour
savoir le genre d'e? gards qu'on leur devait; l'arbitraire , sous
toutes les formes, a toujours e? te? dans les habitudes, les moeurs
et les lois de la France: de la` vient que les Franc? ais ont eu, si
l'on peut s'exprimer ainsi, une si grande pe? danterie de frivolite? ;
les bases principales n'e? tant point affermies, on voulait donner
de la consistance aux moindres de? tails. En Angleterre, on permet l'originalite? aux individus, tant la masse est bien re? gle? e!
En France, il semble que l'esprit d'imitation soit comme un lien
social, et que tout serait en de? sordre si ce lien ne supple? ait pas
a` l'instabilite? des institutions.
En Allemagne, chacun est a` son rang, a` sa place, comme a`
son poste, et l'on n'a pas besoin de tournures habiles, depa-
renthe`ses, de demi-mots, pour exprimer les avantages de nais-
sance ou de titre que l'on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c'est la cour; en France, c'e? taient
tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d'e? galite? avec elle,
et tous pouvaient l'espe? rer, et tous aussi pouvaient craindre de
n'y jamais parvenir. Il en re? sultait que chacun voulait avoir les
manie`res de cette socie? te? -la`. En Allemagne, un diplo^me vous y
f;<<sait entrer; en France, une faute de gou^t vous en faisait sor-
tir; et l'on e? tait encore plus empresse? de ressembler aux gens du
inonde, que de se distinguer dans ce monde me^me par sa valeur
personnelle.
Une puissance aristocratique, le bon ton et l'e? le? gance, l'em-
portait sur l'e? nergie, la profondeur, la sensibilite? , l'esprit me^me.
Elle disait a` l'e? nergie:-- Vous mettez trop d'inte? re^t aux per-
sonnes et aux choses; -- a` la profondeur: -- Vous me prenez
trop de temps; --a` la sensibilite? : -- Vous e^tes trop exclusive;
--a` l'esprit enfin : -- Vous e^tes une distinction tropindividuelle.
-- Il fallaitdes avantages qui tinssent plus aux manie`res qu'aux
ide? es, et il importait de reconnai^tre dans un homme , pluto^t la
classe dont il e? tait, que le me? rite qu'il posse? dait. Cette espe`ce
d'e? galite? dans l'ine? galite? est tre`s-favorable aux gens me? diocres,
car elle doit ne? cessairement de? truire toute originalite? dans la
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 60 DE L ESPRIT DE CON VERSATION.
facon do voir et de s'exprimer. Le mode`le choisi est noble,
agre? able et de bon gou^t, mais il est le me^me pour tous. C'est un
point de re? union que ce mode`le; chacun, en s'y conformant, se
croit plus en socie? te? avec ses semblables. lin Francais s'en-
nuierait d'e^tre seul de son avis comme d'e^tre seul dans sa
chambre.
On aurait tort d'accuser les Franc? ais de flatter la puissance
par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont
ou` tout le monde va, disgra^ce ou cre? dit, n'importe: si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien su^rs qu'elle y
viendra re? ellement. On a fait la re? volution de France, en 1789,
en envoyant un courrier qui, d'un village a` l'autre, criait : Ar-
mez-vous, car le village voisin s'est arme? ; et tout le monde se
trouva leve? contre tout le monde, ou pluto^t contre personne. Si l'on re? pandait le bruit que telle manie`re de voir est univer-
sellement rec? ue, l'on obtiendrait l'unanimite? , malgre? le senti-
jnent intime de chacun; l'on se garderait alors, pour ainsi dire,
le secret de la come? die, car chacun avouerait se? pare? ment que
tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu des de? pute? s
donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seule-
ment parce qu'ils croyaient la majorite? dans un sens diffe? rent
du leur , et qu'ils ne voulaient pas, disaient-ils, perdre leur
voix.
C'est par ce besoin social de penser comme tout le monde ,
qu'on a pu s'expliquer, pendant la re? volution, le contraste du
courage a` la guerre et de la pusillanimite? dans la carrie`re civile.
Il n'y a qu'une manie`re de voir sur le courage militaire; mais
l'opinion publique peut e^tre e? gare? e relativement a` la conduite
qu'on doit suivre dans les affaires politiques. Le bla^me de ceux
qui vous entourent, la solitude, l'abandon, vous menacent, si
vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu'il n'y a dans
les arme? es que l'alternative de la mort et du succe`s, situation
charmante pour des Franc? ais, qui ne craignent point l'une et ai-
ment passionne? ment l'autre. Mettez la mode, c'est-a`-dire les
applaudissements, du co^te? du danger, et vous verrez les Fran-
cais lebraver sous toutes ses formes; l'esprit de sociabilite? existe
en France depuis le premier rang jusqu'au dernier: il faut s'en-
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? DE L'ESPRIT DE CONVERSATION. ci
tendre approuver par ce qui nous environne; on ne veut s'ex-
poser, a` aucun prix, au bla^me ou au ridicule, car dans un pays
ou` causer a tant d'influence, le bruitdes paroles couvre souvent
la voix dela conscience.
On connai^t l'histoire de cet homme qui commenc? a par louer
avec transport une actrice qu'il venait d'entendre; il aperc? ut un
sourire sur les le`vres des assistants , il modifia son e? loge; l'opi-
nia^tre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit
par lui faire dire: Ma foi! la pauvre diablesse a fait ce mielle
a pu. Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse
en France; dans un temps il convient d'e^tre religieux, dans un
autre de ne l'e^tre pas; dans un temps d'aimer sa femme, dans
l'aulre de ne pas parai^tre avec elle. Il a existe? me^me des moments
ou` l'on eu^t craint de passer pour niais si l'on avait montre? de
l'humanite? , et cette terreur du ridicule qui, dans les premie`res
classes, ne se manifeste d'ordinaire que parla vanite? , s'est tra-
duite en fe? rocite? dans les dernie`res.
Quel mal cet esprit d'imitation ne ferait-il pas parmi les Al-
lemands! Leur supe? riorite? consiste dans l'inde? pendance de l'es-
prit, dans l'amour de la retraite, dans l'originalite? individuelle.
Les Franc? ais ne sont tout-puissants qu'en masse, et leurs hom-
mes de ge? nie eux-me^mes prennent toujours leur point d'appui
dans les opinions rec? ues, quand ils veulent s'e? lancer au dela`.
Enfin, l'impatience du caracte`re franc? ais, si piquante en conver-
sation , o^terait aux Allemands le charme principal de leur ima-
gination naturelle, cette re^verie calme, cette vue profonde, qui
s'aide du temps et de la perse? ve? rance pour tout de? couvrir.
Ces qualite? s sont presque incompatibles avec la vivacite? d'es-
prit; et cependant cette vivacite? est surtout ce qui rend aimable
en conversation. Lorsqu'une discussion s'appesantit, lorsqu'un
conte s'allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, sem-
blable a` celle qu'on e? prouve quand un musicien ralentit trop
la mesure d'un air. On peut e^tre fatigant, ne? anmoins, a` force
de vivacite? , comme on l'est par trop de lenteur. J'ai connu un
homme de beaucoup d'esprit, mais tellement impatient, qu'il
donnait a` tous ceux qui causaient avec lui l'inquie? tude que doi-
vent e? prouver les gens prolixes , quand ils s'aperc? oivent qu'ils
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? 62 DE L'ESPRIT DE CONVERSATION.
fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu'on lui
parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu'elles
ne se prolongeassent; il inquie?
tait d'abord , et finissait par las-
ser en e? tourdissant: car quelque vite qu'on aille en fait de con-
versation, quand il n'y a plus moyen de retrancher que sur le
ne? cessaire, les pense? es et les sentiments oppressent, faute d'es-
pace pour les exprimer.
Toutes les manie`res d'abre? ger le temps ne l'e? pargnent pas, et l'on peut mettre des longueurs dans une seule phrase, si l'on y
laisse du vide; le talent de re? diger sa pense? e brillamment et ra-
pidement est ce qui re? ussit le plus en socie? te? ; on n'a pas le temps
d'y rien attendre. Nulle re? flexion, nulle complaisance ne peut
faire qu'on s'y amuse de ce qui n'amuse pas. Il faut exercer la`
l'esprit de conque^te et le despotisme du succe`s : car le fond et le
but e? tant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par
la purete? des motifs, et la bonne intention n'est de rien en fait
d'esprit.
Le talent de conter, l'un des grands charmes de la conversa-
tion, est tre`s-rare en Allemagne ; les auditeurs y sont trop com-
plaisants , ils ne s'ennuient pas assez vite , et les conteurs, se
fiant a` la patience des auditeurs, s'e? tablissent trop a` leur aise
dans les re? cits. En France, celui qui parle est un usurpateur ,
qui se sententoure? de rivaux jaloux, et veut se maintenir a` force
de succe`s; en Allemagne, c'est un possesseur le? gitime, qui peut
user paisiblement de ses droits reconnus. Les Allemands re? ussissent mieux dans les contes poe? tiques
que dans les contes e? pigrammatiques: quand il faut parler a`
l'imagination, les de? tails peuvent plaire, ils rendent le tableau
plus vrai: mais quand il s'agit de rapporter un bon mot, on
ne saurait trop abre? ger les pre? ambules. La plaisanterie alle? ge
pour un moment le poids de la vie: vousaimez a` voir un homme,
votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et biento^t, anime? par lui, vous le soulevez a` votre tour; mais
quand vous sentez de l'effort ou de la langueur dans ce qui de-
vrait e^tre un amusement, vous en e^tes plus fatigue? que du se? rieux
me^me, dont les re? sultats au moins vous inte? ressent.
La bonne foi du caracte`re allemand est aussi peut-e^tre un
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? DE L'ESPRIT DE COSVEHSATIO:*. 63
obstacle a` l'art de conter; les Allemands ont pluto^t la gaiete? du
caracte`re que celle de l'esprit; ils sont gais comme ils sout hon-
ne^tes , pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient
de ce qu'ils disent, longtemps avant me^me d'avoir songe? a` en
faire rire les autres.
Rien ne saurait e? galer, au contraire, le charme d'un re? cit fait
par un Franc? ais spirituel et de bon gou^t. Il pre? voit tout, il me? -
nage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter
l'inte? re^t. Sa physionomie, moins prononce? e que celle des Ita-
liens, indique la gaiete? , sans rien faire perdre a` la dignite? du
maintien et des manie`res; il s'arre^te quand il le faut, et jamais
il n'e? puise me^me l'amusement; il s'anime, et ne? anmoins il tient
toujours en main les re^nes de son esprit, pour le conduire su^re-
ment et rapidement; biento^t aussi les auditeurs se me^lent de
l'entretien , il fait valoir alors a` son tour ceux qui viennent de
l'applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse
sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et
pour un moment du moins l'on se plai^t, et l'on jouit les uns des
autres, comme si tout e? tait concorde, union et sympathie dans
le monde.
Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports
essentiels, de quelques-uns des avantages de l'esprit social en
France: ilsdevraient apprendre des Franc? ais a` se montrer moins
irritables dans les petites circonstances , afm de re? server toute
leur force pour les grandes; ils devraient apprendre des Fran-
c? ais a` ne pas confondre l'opinia^trete? avec l'e? nergie, la rudesse
avec la fermete? ; ils devraient aussi, lorsqu'ils sont capables du
de? vouement entier de leur vie, ne pas la rattraper en de? tail par
une sorte de personnalite? minutieuse, que ne se permettrait
pas le ve? ritable e? goi? sme; enfin, ils devraient puiser dans l'art
me^me de la conversation l'habitude de re? pandre dans leurs li-
vres cette clarte? qui les mettrait a` la porte? e du plus grand nombre,
ce talent d'abre? ger, invente? par les peuples qui s'amusent, bien
pluto^t que par ceux qui s'occupent, et ce respect pour de cer-
taines convenances, qui ne porte pas a` sacrifier la nature, mais
a` me? nager l'imagination. Ils perfectionneraient leur manie`re
d'e? criro par quelques-unes des observations que le talent de
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? 6>> DE LA LANGUE ALLEMANDE.
parler fait nai^tre: mais ils auraient tort de pre? tendre a` ce talent
tel que les Franc? ais le posse`dent.
Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait
utile a` l'Allemagne, pour rassembler les moyens d'e? tude, aug-
menter les ressources des arts, exciter l'e? mulation; mais si
cette capitale de? veloppait chez les Allemands le gou^t des plai-
sirs de la socie? te? dans toute leur e? le? gance, ils y perdraient la
bonne foi scrupuleuse, le travail solitaire, l'inde? pendance auda-
cieuse qui les distinguent, dans la carrie`re litte? raire et philo-
sophique; enfin, ils changeraient leurs habitudes de recueille-
ment contre un mouvement exte? rieur dont ils n'acquerraient
jamais la gra^ce et la dexte? rite? .
CHAPITRE XII.
Dela langue allemande, dans ses rapports avec l'esprit de conversation.
En e? tudiant l'esprit et le caracte`re d'une langue, on apprend
l'histoire philosophique des opinions, des moeurs et des habitu-
des nationales ; et les modifications que subit le langage doivent
jeter de grandes lumie`res sur la marche de la pense? e; mais une
telle analyse serait ne? cessairement tre`s-me? taphysique, etdemau-
derait une foule de connaissances qui nous manquent presque
toujours dans les langues e? trange`res, et souvent me^me dans la
no^tre. Il faut donc s'en tenir a` l'impression ge? ne? rale que produit
l'idiome d'une nation dans son e? tat actuel. Le franc? ais, ayant
e? te? parle? plus qu'aucun autre dialecte europe? en, est a` la fois poli
par l'usage et ace? re? pour le but. Aucune langue n'est plus claire
et plus rapide, n'indique plus le? ge`rement et n'explique plus
nettement ce qu'on veut dire. L'allemand se pre^te beaucoup
moins a` la pre? cision et a` la rapidite? de la conversation. Par la
nature me^me de sa construction grammaticale, le sens n'est or-
dinairement compris qu'a` la fin de la phrase. Ainsi, le plaisir
d'interrompre, qui rend la discussion si anime? e eu France , et
force a` dire si vite ce qu'il importe de faire entendre, ce plaisir
ne peut exister en Allemagne ; car les commencements de phrase
ne signifient rien sans la fin ; il faut laisser a` chacun tout l'es-
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? DE LA LANGUE ALLEMANDE. 6&
liacequ'il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond
des choses, c'est aussi plus civil, mais moins piquant.
La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancee
i|ue la politesse franc? aise; il y a plus d'e? gards pour le rang et
plus de pre? cautions en tout. En France, on flatte plus qu'on ne
me? nage, et, comme on a l'art de tout indiquer, on approche
beaucoup plus volontiers des sujets les plus de? licats. L'allemand
est une langue tre`s-brillante en poe? sie, tre`s-abondante en me? ta-
physique, mais tre`s-positive en conversation. La langue fran-
c? aise, au contraire, n'est vraiment riche que dans les tournures
qui expriment les rapports les plus de? lie? s de la socie? te? . Elle est
pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient a` l'imagination et
a` la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire de la
peine qu'ils n'ont envie de plaire. De la` vient qu'ils ont soumis
autant qu'ils ont pu la politesse a` des re`gles; et leur langue, si
hardie dans les livres, est singulie`rement asservie en conversa-
tion, par toutes les formules dont elle est surcharge? e.
Je me rappelle d'avoir assiste? , en Saxe, a` une lec? on de me? ta-
physique d'un philosophe ce? le`bre qui citait toujours le baron de
Leibnitz, et jamais l'entrai^nement du discours ne pouvait l'en-
gager a` supprimer ce titre de baron, qui n'allait gue`re avec le
nom d'un grand homme mort depuis pre`s d'un sie`cle.
L'allemand convient mieux a`la poe? sie qu'a`la prose, et a` la prose
e? crite qu'a` la prose parle? e; c'est un instrument qui sert tre`s-bien
quandon veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glis-
seravecl'allemand, comme avec le franc? ais,sur les divers sujets
qui se pre? sentent. Si l'on voulait faire aller les mots allemands du
train de la conversation franc? aise, on leur o^terait toute gra^ce et
toute dignite? . Le me? rite des Allemands, c'est de bien remplir le
temps; le talent des Franc? ais, c'est de le faire oublier.
Quoique le sens des pe? riodes allemandes ne s'explique sou-
vent qu'a` la fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par l'expression la plus piquante; et c'est cependant un des grands moyens de faire effet en conversation. "
L'on entend rarement parmi les Allemands ce qu'on appelle des
lions mots: ce sont les pense? es me^mes, et non l'e? clatqu'on Icuc? .
donne, qu'il faut admirer.
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? 66 DE LA LA\GLE ALLEMANDE.
Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l'ex-
pression brillante, et prennent pluto^t l'expression abstraite,
parce qu'elle est plus scrupuleuse, et s'approche davantage de
l'essence me^me du vrai; mais la conversation ne doit donner
aucune peine, ni pour comprendre ni pour parler. De`s que l'en
tretien ue porte pas sur les inte?